>>Les gardiens du quinoa. Photographies de Daniel Lagares

18 octobre 2017
Auteur(e) : 

Lima, mai 2014

Ayllu Quinua. Los guardianes de las semillas


Le quinoa (Chenopodium quinoa), on en parle beaucoup depuis quelque temps. Le produit est à la mode. Et l’acheteur convaincu de manger sain par d’implacables opérations de marketing renonce en général à en savoir plus. Les ethnologues et les botanistes n’ont pourtant jamais manqué d’insister sur l’importance de cette plante herbacée pour les populations andines de la Puna qui la cultivent depuis des millénaires, et pour celles qui se sont remises à l’exploiter depuis que le Plan quinua bolivien lui a donné l’occasion de trouver une nouvelle vigueur, tandis que l’ouverture toujours plus rentable du marché international bio lui offrait des perspectives à court terme enviables.

Il a fallu pour cela utiliser des variétés modifiées (dites « douces ») car la plante originelle, merveilleusement adaptée à des conditions climatiques extrêmes (altitude, froid, sécheresse, ...), se caractérise par un taux de saponine très important qui complique singulièrement les techniques de transformation et a fini par pousser certaines familles à accepter des aliments alternatifs dès lors que ceux-ci commençaient à circuler dans les villages de montagne. Ainsi une habitante de la Puna argentine (province de Catamarca) justifiait-elle dans les années ’80 l’abandon progressif du quinoa en faisant remarquer qu’elle devait laver tous les jours les graines jusqu’« à sept eaux » pour les rendre consommables. C’est là bien sûr beaucoup d’énergie et beaucoup de temps, même s’il faut sans doute relativiser le chiffre avancé au regard de l’expression castillane utilisée en Espagne pour qualifier le principe d’un lavage absolu (voir par exemple Théophile Gautier dans son fameux récit de voyage). Les ménagères des cibles visées, non plus que leur palais, n’auraient pu supporter une telle contrainte, et il fallut bien inventer des variétés mieux adaptées. Ainsi, mais faut-il s’en étonner, les prix s’adaptèrent eux aussi. Le paysan en tire heureusement quelque avantage puisqu’on lui paye 7 soles le kilo de quinoa là où il plafonnait à 1 ou 2 soles il y a peu. Mais, contrairement à la sierra, il n’est plus question pour les classes populaires de Lima d’avoir accès à l’aliment traditionnel puisque les marchés de la ville le proposent à 20 soles, sensiblement au-dessus de leur condition économique. Qu’importe pour le marché puisque la grande majorité de la production part directement à l’exportation.

Voilà bien le paradoxe : c’est au moment où l’on se rend compte de toutes les vertus de l’aliment qu’il devient inaccessible au plus grand nombre. Presque le contraire de ce qui s’est passé lors de l’arrivée des Espagnols au Pérou. Ils ne trouvèrent au quinoa que peu d‘attraits en termes de productivité, de capacité à être panifié, et de qualité gustative, face au millet ou aux céréales qu’ils avaient coutume de semer. Et ils s’efforcèrent même de l’interdire car il entrait dans un certain nombre de rituels qui pouvaient faire de l’ombre à la symbolique associée aux végétaux qu’ils souhaitaient importer. Quelques années plus tôt, l’amarante (huauhtli en nahuatl) de la même famille des chénopodes, avait subi un sort semblable au Mexique. Au Pérou, c’est la madre quinua (ayara en quechua ; aara en aymara), la plante semi-sauvage à l’origine de toutes les variétés actuelles, dont on utilise les propriétés dans les traitements thérapeutiques ou lors des rites de fertilité qui rythment la vie quotidienne ou festive du village, comme par exemple l’inauguration de la maison d’un couple nouvellement marié, ou la bénédiction des troupeaux à certaine époque de l’année...

Le quinoa : une plante majeure, des cultivateurs, des individus d’exception. Une telle coïncidence devait bien un jour motiver le travail d’un photographe (et cinéaste) doué d’une sensibilité particulière, et convaincu de la nécessité de représenter par l’image cette relation vitale qui associe l’homme à son milieu. Sans oublier de rendre compte des efforts partagés par toute la communauté pour parvenir à des modalités d’agriculture alternative fondées sur des techniques ancestrales.

https://www.flickr.com/photos/124897273@N04/

L’exposition Ayllu Quinua. Los guardianes de las semillas , est le résultat d’un travail entrepris par le photographe espagnol Daniel Lagares (Huelva, 1973) dans le cadre de l’année internationale du quinoa organisée par l’ONU en 2013. Daniel a vécu à Puno, non loin du lac Titicaca, parmi trois communautés quechua et aymara. Il y a côtoyé les paysans, les gens à la base de la chaîne d’une production de ce qui avait constitué jusqu’à nos jours une culture vivrière d’importance, associée à d’autres cultures. Il a pu percevoir à travers les yeux des habitants les enjeux de l’ordre économique en train de se mettre en place, les risques environnementaux que cela entraîne (mono-production, surexploitation de variétés exogènes, appauvrissement de terres presque arides, déséquilibre avec l’élevage de lamas, jadis complémentaire car indispensable à la fertilisation naturelle…). Il a su percevoir sur les traits des visages l’âme d’une région authentique, dégagée de tout souci de couleur locale, et les marques d’une résolution paisible.

L’exposition fut présentée jusqu’en mars 2014 au centre culturel de la Universidad del Pacífico à Lima. Elle a ensuite été accueillie du 18 mars au 12 avril au Centro Cultural Inca Garcilaso du Ministère des Affaires Etrangères du Pérou. Gageons qu’elle trouverait en Europe un véritable écho, même en dehors des nouveaux consommateurs de quinoa. Par-delà ses qualités esthétiques évidentes, la force de ses portraits, elle informe presque en ethnographe sur les modes de récolte et les premières transformations, elle donne à voir des paysages à la fois arides et somptueux, elle témoigne avec émotion de la vie des communautés dans l’ensemble d’un espace culturel qu’ils sont décidés à préserver, d’une manière ou d’une autre, grâce en partie au quinoa, mais pas seulement.

Dominique Fournier


Daniel Lagares nous a déjà livré plusieurs ouvrages de photographie et de cinéma documentaires. Il privilégie toujours comme thématique l’intimité de la relation de l’homme avec son milieu, tant qu’il peut continuer à en vivre en accord avec l’identité de sa communauté d’origine. C’est la raison qui l’a poussé à travailler avec des archéologues et des anthropologues visuels.
Parmi sa production cinématographique, le film Asina , tourné en 2007 et sorti l’année suivante, nous paraît particulièrement révélateur de sa démarche. On y partage la vie des éleveurs de chèvres traditionnels de l’île de Fuerteventura dans les Canaries. Et si les Cahiers du Cinéma ont écrit de ce film primé dans plusieurs festivals internationaux qu’il était "l’un des regards cinématographiques les plus exceptionnels de l’année", c’est bien parce qu’il représentait avec une sensibilité forte l’existence d’un groupe de femmes et d’hommes accrochés à leur terre et à leurs bêtes, au milieu sans doute d’un environnement touristique qui bientôt n’acceptera plus de les considérer que comme d’aimables et folkloriques traces d’un passé presque révolu.
Né au milieu du XXe siècle, Filmico témoigne en tout cas de cette volonté pour celui qui se trouve derrière une caméra ou d’un appareil de photographier, diriger et éditer son film tout en rendant compte clairement de ses choix incessants tout au long du processus de création.

Article tiré du site : http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr
Rubrique:  Cartes blanches