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>>Cuba et l’Afrique, par Bernard Grau


Nous présentons ici le texte de l’intervention proposée par notre ami Bernard Grau, ancien conseiller culturel près l’ambassade de France à Cuba, lors d’une table-ronde consacrée à la dimension africaine de Cuba, et qui s’est tenue à Paris en juin 2017 dans le cadre de la Semaine de l’Amérique latine en France.

Paris, juillet 2017

Cuba et l’Afrique


Bernard Grau


Du 23 au 28 janvier derniers, s’est réuni à La Havane le Comité Scientifique international du Volume IX de l’histoire générale de l’Afrique, élaboré sous l’égide et l’autorité de l’UNESCO. Il y avait là une illustration sensible de la continuité d’une histoire africaine qui s’écrit en profonde connexion avec la Caraïbe et dont Cuba s’imposerait comme l’épine dorsale.

Le Volume IX vise à identifier les nouveaux défis de l’Afrique comme ceux de l’unité africaine, de l’intégration régionale, des questions de genre, de la santé, de la diversité culturelle, de la bonne gouvernance, des relations avec la diaspora africaine, etc.

Le Volume IX, enfin, est préparé dans le cadre de la Décennie Internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024), Décennie proclamée par l’Assemblée Générale des Nations Unies.

En tant que référence événementielle, la tenue du Comité Scientifique à La Havane permet de mettre en lumière la contemporanéité de la réflexion autour de la relation Cuba/Afrique. Ou dit d’une autre manière : comment une île des Caraïbes a-t-elle pu peser autant sur l’histoire du continent africain durant la deuxième moitié du XXème siècle ?

Voyons d’abord l’espace des correspondances : le combat de Fidel Castro contre les formes d’un certain impérialisme rencontre un écho majeur dans le continent qui est devenu le lieu de tous les combats contre toutes les formes de domination coloniale. En janvier 1966 a lieu, à La Havane, la Conférence de l’Organisation de Solidarité des Peuples d’Asie et d’Afrique. On en profite pour ajouter à son acronyme deux lettres supplémentaires, les A et L d’Amérique Latine. Il faudra parler dorénavant de l’OSPAAAL.

L’OSPAAL, qui surgit comme la Tricontinentale, n’est pas une invention cubaine. Elle est le fruit d’une branche militante du Mouvement des Non-Alignés qui a vu le jour lors de la Conférence de Bandoeng en 1955. L’axe politique, lien entre l’Asie et l’Afrique, y était singulièrement revendiqué. Notamment par Gamal Abdel Nasser, qui exprimait ainsi sa volonté de donner une image vivante des mouvements anti-coloniaux, du Maghreb avec le FLN algérien jusqu’au Congo avec le Mouvement lumumbiste.


Le lien avec le troisième continent, c’est la révolution cubaine qui lui donne vie. Il est indispensable de se référer à la chronologie si l’on veut comprendre l’enchaînement et la précipitation des événements.

Che Guevara en Afrique

Février 1965, dans le cadre de sa tournée diplomatique africaine, Che Guevara fait halte à Alger, où il participe au Séminaire de solidarité afro-asiatique. Alger n’est pas une étape quelconque, elle n’a rien d’une simple étape supplémentaire. Les liens entre Cuba et le FLN furent empreints d’une grande confiance dès les débuts. En décembre 1961 arrive à Casablanca le bateau cubain Bahía de Nipe. Sa cargaison composée de fusils, mitrailleuses et mortiers (de fabrication américaine) est livrée dans un camp du FLN près d’Oujda. L’appui de Cuba à l’État algérien ne se dément pas par la suite. Lorsque l’Algérie sollicite Cuba quand est déclarée la "Guerre des Sables", Cuba affrète deux navires : l’"Aracelio Iglesias" qui accoste au port d’Oran le 21 octobre 1963, et l’"Andrés Gonzalez Lines", huit jours plus tard. Les chars ne débarquent pas seuls. Des militaires cubains les accompagnent : près de 700. Une surprise : quelque 5 000 tonnes de sucre complètent les deux livraisons. Les observateurs écrivent que l’arrivée de l’aide cubaine a trouvé son écho de paix.

À la toute fin octobre est signé à Bamako l’accord de cessez-le-feu entre l’Algérie et le Maroc. Après l’aide militaire, la coopération médicale est lancée. Le premier groupe médical cubain arrive à Alger le 24 mai 1963. Cuba traversait pourtant une période délicate dans le secteur de la santé dans la mesure où un nombre non négligeable de médecins avaient quitté l’île après janvier 1959... Machado Ventura , alors ministre de la santé, déclara : "le peuple algérien en avait plus besoin que nous, il le méritait". Piero Gleijeses, universitaire, écrit : "l’Algérie a été le premier amour de Cuba en Afrique". Amour partagé, quand on lit ce qu’a déclaré Abdelaziz Bouteflika à Giraldo Mazola, ambassadeur de Cuba en Algérie entre 1974 et 1978 : "Si Fidel a besoin de mon sang, il l’aura". Ou cet aveu d’admiration et de reconnaissance exprimé par le même Bouteflika : "Fidel voyage au futur, en revient et nous l’explique".

Fin février 1965 donc, "le discours d’Alger" de Che Guevara. Il s’agit certainement du plus commenté, du plus interprété de ses discours, avec sa phrase reprise en boucle par les consciences : "les pays socialistes ont le devoir moral de liquider leur complicité tacite avec les pays exploiteurs de l’Ouest". Che Guevara revient à Cuba, Fidel Castro l’accueille. La suite et le commentaire de ce moment-clef de l’histoire récente de Cuba (en particulier le refus par le Che de toutes les formes d’impérialisme, d’où qu’elles proviennent) ne trouvent pas leur place ici. Le 31 mars, Guevara rédige sa lettre d’adieu à Fidel Castro. Ce dernier finit par la rendre publique le 3 octobre 1965 alors que Guevara se trouve au Congo (cf plus bas). Le Che manifesta sa surprise et exprima son profond mécontentement face à la décision de Fidel Castro. Une phrase de sa lettre d’adieu résumait tout : "Je peux faire ce qui t’est refusé en raison de tes responsabilités à la tête de Cuba".

Le 24 avril 1965, Che Guevara atteint les rives du Lac Tanganyika et se dirige vers le Congo pour soutenir Laurent-Désiré Kabila et sa rébellion contre le président Kasa Vubu et son chef d’état-major, Mobutu. Che Guevara restera sept mois au Congo. Il quittera l’Afrique et résumera ses conclusions en une phrase qu’il inscrit dans sa préface à son Journal du Congo : "Ceci est l’histoire d’un échec". Les raisons de l’échec sont multiples : les organisations révolutionnaires congolaises n’ont pas accordé le meilleur accueil à Guevara ; le Che n’était pas préparé à ce qu’il allait découvrir : les cultures, les rivalités ethniques, l’indiscipline. Il écrira : "L’armée de libération, ici, est une armée de parasites".


Quand Guevara quitte le Congo, la conviction est claire à La Havane. L’heure de l’intervention cubaine en Afrique n’est plus au "foquismo", mais à la coopération militaire de masse : l’envoi de troupes, la participation active des conseillers et militaires cubains aux tâches de formation et d’encadrement de régiments de combattants africains. La Havane, avec ou sans l’aide des Soviétiques, soutient les mouvements marxistes de Guinée Bissau et du Cap Vert, du Mozambique et bien sûr, surtout, d’Angola. On sait le rôle décisif qu’a eu l’aide militaire cubaine à Luanda pour contribuer au maintien du MLPA de Neto et empêcher le succès des offensives de l’UNITA de Jonas Savimbi soutenu par les services secrets américains, français et le régime sud-africain. Ce sont là des interventions décisives, comme celles qui sont associées à la victoire de Mengistu dans le conflit de l’Ogaden. Pour mémoire, rappelons la bataille qui marque le moment le plus intense de l’engagement militaire cubain. 1988, la bataille aéroterrestre de Cuito Canavale. Cette terrifiante bataille de chars a été qualifiée de plus importante au monde après Stalingrad. Cuba y affronte aussi directement le régime de Pretoria et donc l’apartheid. Cuba est bien le principal État non africain à avoir soutenu l’ANC de Mandela.

L’alliance du fusil et du livre

L’expérience cubaine, appelée "modèle" par la jeunesse militante africaine, attire parce qu’elle promeut l’alliance entre le fusil et le livre afin de changer le monde. Cette alliance figure en bonne place dans la devise de l’Union des Jeunes Communistes à Cuba. Elle constitue la meilleure reconnaissance du diplômé de l’Université au sein du nouvel ordre révolutionnaire. L’étudiant se doit de tenir son rôle dans la conduite de la révolution. Enfin, deux réformes sociales profondes, inaugurées par la révolution castriste, rencontrent un écho exceptionnel dans l’Afrique post-coloniale : la redistribution des terres et la lutte contre l’analphabétisme. Elles deviendront -surtout la seconde- la référence sociétale et mémorielle des programmes progressistes pour les générations qui ont grandi avec. Si les effets encourageants de la redistribution des terres en faveur du développement ne sont pas partagés par tous les analystes, la lutte contre l’analphabétisme, elle, a su construire un socle qui a permis de réunir les générations.

Au sein de ce puzzle qui concentre les divers sédiments internationalistes composant le dessein politique de Fidel Castro en Afrique, il est un élément qui mérite d’être retenu : le pari que tente Castro de s’imposer au centre d’un épisode majeur de la Guerre Froide. C’est aussi le sens des interventions cubaines en Rhodésie -qui n’est pas encore le Zimbabwe-, dans le Sud-Ouest Africain -qui n’est pas encore la Namibie-. S’adressant à Erich Honecker, Fidel Castro lui faisait remarquer : "Nous pouvons libérer l’Afrique de l’influence des États-Unis et de la Chine".

Pour Fidel Castro, le motif de l’intervention cubaine tient sa validité et sa force dans l’histoire : "C’est pour payer la dette de l’esclavage que la révolution cubaine envoie ses fils en Afrique". Il faut dire que parmi les divers chiffres cités ici et là, les plus concordants mentionnent qu’un million de noirs africains ont été déportés à Cuba entre 1492 et 1886, date de l’abolition de l’esclavage.


Si l’anti-impérialisme s’impose comme le meilleur vecteur permettant d’apprivoiser, comprendre et évaluer la politique cubaine envers l’Afrique dès 1959, on ne peut que s’interroger sur ce qu’il en est vraiment aujourd’hui ? Ou, formulé d’une autre manière, les réalités économiques actuelles n’influencent-elles pas fortement ce qui lie désormais Cuba à l’Afrique ? Les chefs d’État qui ont marqué l’histoire de leur pays d’une empreinte inspirée du socialisme -pour aller vite- ne sont plus aux affaires : Kwama N’Kruma au Ghana, Julius Nyerere en Tanzanie, Mathieu Kerekou au Bénin, Thomas Sankara au Burkina Faso.

D’autre part, certains chefs d’État qui ne sont pas habituellement estampillés voix de l’anti-impérialisme ont souhaité ne pas être perçus comme inspirés d’un seul mouvement d’idées et ils n’ont pas hésité à se rendre à La Havane, par exemple pour participer au XIVème Congrès du Mouvement des Non-Alignés : c’est le cas de Denis Sassou N’Guesso de la République du Congo, Amadou Toumani Touré du Mali ou Omar Bongo du Gabon.

Beaucoup se sont demandé après le limogeage du ministre des Affaires étrangères Felipe Pérez Roque (1999-2009) et son remplacement par Bruno Rodriguez Parrilla, si le fort engagement de Cuba envers l’Afrique n’allait pas substantiellement évoluer. Une première réponse de continuité politique est offerte par l’ascension du nouveau ministre au sein des instances de direction du parti communiste cubain. Son appartenance au cercle restreint des voix influentes auprès de Raúl Castro complète l’observation. Le travail politique cubain effectué auprès des États africains et de leur Organisation -l’Union Africaine- reste efficace. Comme en témoigne la condamnation du blocus par l’Union Africaine et par le Nigeria -qui historiquement s’est plutôt aligné sur le vote des États-Unis à l’ONU.

Enfin, les cadres cubains, spécialistes et techniciens restent très présents dans certains appareils d’État africains, comme au Congo ou en Afrique du Sud où les conseillers cubains dans les domaines de la médecine, de l’eau et de l’habitat orientent de manière décisive les politiques publiques des secteurs cités.

Les mutations internationales, l’évolution des pays qui traditionnellement tissent une coopération essentielle pour l’économie cubaine et la volonté des autorités cubaines d’anticiper des temps aussi dramatiques que "la période spéciale" se traduisent aussi, bien évidemment, par des nouvelles orientations produites par la politique internationale de l’île. C’est le cas par exemple de l’écoute attentive qui est portée aux intentions des responsables émirati et du Qatar lorsque ces derniers formulent des projets d’investissement dans les domaines de la santé et des énergies renouvelables. Ou encore, du soin apporté par les autorités cubaines aux projets d’investissement qui animent les missions incessantes des responsables des pays de toute l’Europe, et la satisfaction pour Cuba de voir enfin le programme de coopération et d’échanges avec l’Union Européenne signé.

Tout ce qui devrait être dit n’a pas été dit durant cette vingtaine de minutes. Au terme de l’énoncé, l’observateur éprouve parfois de l’amertume à voir des pans d’histoire oubliés. Mais comme souvent, c’est Régis Debray qui nous offre l’apaisement : "Commençons par écarter tous les faits, pour nous en tenir aux choses sérieuses, les légendes".

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Cuba et l’Afrique. de Bernard Grau est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.


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