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>>Les supporters ultras au Brésil et en France : Remarques préliminaires pour l’esquisse d’une comparaison, par Bernardo Buarque de Hollanda




Les supporters ultras au Brésil et en France : Remarques préliminaires pour l’esquisse d’une comparaison

Bernardo Buarque de Hollanda
(Fondation Getúlio Vargas - CPDOC/FGV)
(texte et photos)


À partir de la problématique présentée pour une recherche de terrain effectuée au cours d’un séjour à Paris en 2009 – une comparaison entre les cultures de jeunes passionnés par le football inscrits dans ce qu’on appelle communément “clubs de supporters” au Brésil comme en France – sont apparues quelques conclusions intéressantes, qui résultent du rapprochement d’exemples pris dans l’environnement sportif des deux pays.

D’une manière générale, les associations des supporters se caractérisent par un ensemble de revendications identitaires et une structure morphologique qu’on peut considérer comme analogues au Brésil et en France. Chaque cas correspond à un espace mêlant sociabilité et affirmation d’une identité collective : les supporteurs sont majoritairement jeunes, de sexe masculin et s’inscrivent dans un contexte hétéroclite du point de vue de la classe sociale.

Les adhérents des associations de supporters cherchent à avoir un rôle actif et différencié dans le spectacle sportif contemporain. En revanche, leur relation avec la loi reste des plus tendue (limite très floue entre le licite et l’illicite), autant que peut l’être leur rapport avec les autorités publiques (dirigeants des clubs, CRS, Préfecture de police, Fédération de football). Leur culture fondée sur l’exaltation des valeurs agonistiques - largement inspirée des propriétés fondamentales d’un match, comme l’a montré le sociologue français Roger Callois - conduit à ancrer la violence, verbale à la fois que physique, dans leur ethos, et pousse en retour la société globale à stigmatiser fortement leur image.

La situation est sur ce point particulièrement significative au Brésil, où l’intensité, l’échelle et la fréquence des affrontements entre les supporters de camps rivaux posent de très sérieux problèmes aux forces de l’ordre : ici, l’emploi des armes à feu, suivi d’assassinats, ne constitue pas une exception et il témoigne au contraire d’un haut niveau de rivalité et de vendettas entre les groupes de supporters. On se trouve là confronté de façon presque paradigmatique à ce que le sociologue français Dominique Bodin nomme « la spirale de la violence ».

Le Brésil se distingue par une certaine porosité entre la violence urbaine environnante et la culture belliqueuse qui règne sur les stades, notamment à Rio de Janeiro et à São Paulo. On en arrive chaque année à déplorer une dizaine de décès qui résultent d’un dysfonctionnement de l’organisation sportive. A contrario en France, bien qu’il arrive que certains matchs se déroulent dans une atmosphère particulièrement fébrile – notamment à cause de la rivalité entre PSG/Marseille, Lyon/St.-Étienne et Marseille/Bordeaux, etc –, on peut avancer que les incidents fatals, tel celui de novembre 2006 qui entraîna la mort par un policier d’un supporter du Paris Saint-Germain à la Porte Saint-Cloud, restent rares.

En raison de l’influence des deux modèles les plus voisins du « supportérisme », celui qui provient d’Angleterre et celui qui est originaire d’Italie, il est facile de reconnaître que les Ultras et les Hooligans (nommés aussi "Indépendants") français constituent des groupes qui s’estiment intimement liés au football et pour lesquels ce dernier marque un « style de vie » autonome -au sens proposé par Pierre Bourdieu (1980)- suffisamment prégnant pour se retrouver reflété dans leur langage, leurs vêtements, leurs graffitis, parmi d’autres signes matériels et imagétiques.

À mi-chemin entre l’institutionnalisation et la marginalisation, entre une sous-culture et une contre-culture, le mouvement Ultras en France se positionne ostensiblement dans la contestation de quelques valeurs de la société environnante, surtout celles qui sont associées à un interdit : d’un côté, la revendication du droit de d’utiliser les fumigènes à l’intérieur des stades, de l’autre, la consommation de drogues comme la marijuana. Bien que ces éléments soient également présents dans le cas du Brésil, il est possible d’affirmer qu’ils n’y ont pas encore atteint un niveau de développement tel qu’ils parviennent à s’imposer dans une perspective qu’on pourrait qualifier de micro-politique.

Le stade de football de l’univers sportif français est perçu par les clubs de supporters comme un espace de contestation, à la manière des Ultras italiens et des mouvements sociaux issus de la société civile ; il peut donc faire l’objet de grèves et de manifestations, ou servir de support à des messages écrits à travers leurs banderoles et leurs tifos. Les supporters (principe actif) – conceptuellement opposés aux simples spectateurs (élément passif) – se considèrent, et sont parfois reconnus, comme les authentiques gardiens de certaines traditions “amateurs” du football.

C’est dans cette optique qu’ils revendiquent une place dans le monde du football qui, bien qu’ambigüe, ainsi que le suggère le sociologue Nicolas Hourcade, serait avant tout critique : ils luttent contre ce qu’ils appellent le football moderne et commercialisé. Ils protestent contre le prix des billets et veulent avoir le droit à l’utilisation de fumigènes dans les stades. En plus, ils critiquent les nouveaux maillots choisis par les clubs au début de la saison (pour des raisons commerciales souvent), au mépris des couleurs traditionnelles de l’entité d’origine.

L’ensemble des réclamations en jeu se manifeste au sein d’une Ligue des supporters créée en 2007 – le Commando National Ultras (C.N.U.). Cette organisation constitue l’esquisse d’un projet d’union entre les associations de supporters des différents clubs français, marque d’une volonté ferme qui s’exprime de façon récurrente en dépit de leur grande rivalité.

Que ce soit au Brésil ou en France, l’observation de l’univers associatif des supporters a permis de relativiser une certaine idée reçue qui tendrait à réduire la situation existante à une rivalité primaire entre partisans des différents clubs. Or, il suffit d’analyser l’évolution du quotidien de ces associations (tel qu’il s’exprime dans le stade ou sur les forums de l’Internet) à l’aune des notions de « conflit » et de « cohésion » définies par le sociologue allemand George Simmel pour prendre conscience du poids considérable de la rivalité opposant les divers groupes de supporters inscrits dans un même club.

En fait, c’est cette dynamique d’opposition interne aux groupes concurrents à l’intérieur d’un collectif sportif unique – motivée par une volonté de supériorité et d’hégémonie des uns vis-à-vis des autres – qui accroît le niveau de tension perceptible dans les tribunes. D’une manière quelque peu confuse – les associations représentent parfois un monde proche de l’image simmelienne de la « société secrète »–, il advient parfois que certains événements finissent par entraîner la dégradation d’une situation latente en la transformant en animosité ouverte et déclarée : c’est ce qui s’est passé par exemple en 2006 lorsqu’un conflit public a éclaté parmi les groupes du PSG (Boulogne Boys versus Tigris Mystic), et s’est terminé par la dissolution des deux associations par la Justice.

Une autre caractéristique majeure du cas français est qu’il n’est pas possible de dégager un profil homogène de catégorisation socio-professionnelle applicable à l’ensemble des membres des tribunes et des virages. Contrairement aux hooligans anglais dont la physionomie a été étudiée par les épigones de Norbert Elias, les individus qui constituent les “torcidas” brésiliennes et surtout les ultras français ne sont grosso modo pas issus de fractions du sous-prolétariat ou des classes populaires, ils ne sont pas uniquement chômeurs ou sous-employés, et ne peuvent se confondre simplement avec des jeunes qui n’auraient pas intériorisé l’autocontrôle et l’emploi de la force brute. Il est vrai que les associations françaises recrutent des supporters qui sont de sexe masculin et se situent majoritairement dans une tranche d’âge de 16 et 25 ans, mais divers exemples, tel celui des Ultramarines bordelais, révèlent en même temps la présence non-négligeable de jeunes universitaires et de membres de la classe moyenne à la tête de ces groupes.

La méthode comparative, dont l’historien français Marcel Détienne affirme justement dans Comparer l’incomparable, qu’elle est « consubstantielle à l’anthropologie », m’a amené à côtoyer les clubs de supporters des deux pays et me permet d’avancer quelques identifications et différentiations générales relatives à chacun des contextes nationaux marqués par sa propre culture footballistique. Dans cet ordre d’idée, l’observateur venu du Brésil ne peut qu’être frappé de prime abord par le contraste entre l’attachement de la société brésilienne pour le football et, pour ainsi dire, l’apathie française par rapport au même phénomène. La dimension presque viscérale de cette inclination du côté des « cariocas » génère une vision contrastée du monde sportif dans les deux pays, avec un quasi-monopole footballistique d’un côté (en dehors de certains épiphénomènes ponctuels dans le temps, tel Ayrton Senna …) et un tableau sensiblement plus équilibré en France, où le football le dispute à d’autres sports comme le rugby, le cyclisme, le tennis, entre autres.

La dernière remarque que j’aimerais faire dans un contexte comparatif plus général est que la France ne compte qu’un seul grand club professionnel par ville, alors qu’on en dénombre au moins deux d’importance dans le contexte brésilien. Pour anodin qu’il paraisse dans son principe, cet aspect me semble important pour la compréhension de l’univers de représentation collective et le jeu des provocations propres aux supporters français, pour qui le club s’identifie par métonymie avec la ville. De cette manière, l’identité géographique joue un rôle très important dans l’imaginaire symbolique des associations de supporters, en particulier dans leur relation aux autres (le signifiant « paysan », par exemple, employé par les supporters du PSG pour qualifier les adversaires qui viennent des autres provinces françaises est remarquable). Au Brésil, comme dans le cas italien évoqué par l’anthropologue Christian Bromberger à propos des Rouge et Noir turinois, les villes ne jouent pas le rôle essentiel qu’elles ont dans l’identité sociale des associations françaises, en dépit même de l’importance de la localité d’origine et de la structure des derbys. L’accumulation de tels faits de diverse importance permet sans doute d’avancer que l’analyse du monde du football constitue une des manières privilégiées d’appréhender une culture ou une société, avec ses particularités.

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