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>>La Passion selon Séville, de Antoinette Molinié




Paris, janvier 2017

Antoinette Molinié

La Passion selon Séville




A Séville, de grands rituels mobilisant l’ensemble du corps social se succèdent tout au long de l’année : Semaine sainte, ouverture de la saison tauromachique, feria, pèlerinage du Rocío et Corpus Christi. Flamboyantes et exotiques, ces célébrations d’un catholicisme populaire exercent une forme de fascination sur quiconque accepte d’y porter son regard.

Du meurtre de Notre Père Jésus lors de la Semaine sainte à la pulsion du désir retrouvé et maîtrisé lors de la corrida de la Resurrección, à la feria qui célèbre l’émergence de la parenté, au rapt de la Vierge en Mère à laquelle le pèlerin doit finalement renoncer et, enfin, à la consommation festive du corps de Notre Père Jésus : le peuple andalou construit, au moyen de rituels refaçonnés, une scénographie originale du triangle œdipien. La Passion selon Séville procède ainsi par clivage entre la mise en scène du mythe et la mise en acte du rite qui suggère un autre récit, non explicité, celui de l’inconscient.

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Directeur de recherche émérite au CNRS (Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative/Université de Paris Ouest), l’anthropologue Antoinette Molinié est spécialiste de l’étude du rituel et des sociétés andines. Elle est l’auteur de Les néo-Indiens. Une religion du IIIe millénaire (Odile Jacob, 2006, en collaboration avec J. Galinier ), présenté sur notre site.


Antoinette Molinié par D. Fournier slal




Il est possible que La Passion selon Séville apparaisse comme une aubaine, autant pour ceux qui connaissent déjà Séville que pour ceux qui rêvent de la découvrir. On n’y verra certes pas un livre dédié au tourisme « de qualité », mais enfin l’ouvrage ne s’adonne jamais au plaisir du discours scientifique abscons ; il adopte une démarche scientifique rigoureuse qui se lit agréablement et pourrait probablement préparer les visiteurs éventuels à mieux regarder et, en retour, à mieux s’expliquer certaines situations susceptibles de leur sembler autant de mystères. Quant aux hispanistes, ils trouveront là réunies, parmi certains points de vue confirmés, des propositions nouvelles, voire osées, capables de provoquer des commentaires le disputant entre enthousiasme et acrimonie. Car ces 354 pages (avec les notes, indispensables) n’hésitent jamais à remettre en cause quelques-unes des certitudes confortables qui se sont appliquées depuis longtemps à satisfaire Sévillans et chercheurs.

Mais quelle passion anime Séville ? Contrairement à ce que le lecteur est en droit d’attendre de ce moment de l’année, il ne s’agit pas vraiment de celle du Christ. Il faut dire que, plutôt que le rappel de la mort, Séville s’empare résolument du printemps pour célébrer la vie avec tout le faste dont elle se sent capable au cours d’un cycle rituel qu’elle décide peu ou prou de réduire à cette période précise. Le plan suivi par Antoinette Molinié montre de façon convaincante que les Sévillans ont accoutumé depuis longtemps de s’identifier avec leur Semaine sainte, leur corrida de la Résurrection, leur feria (anciennement agricole), leur pèlerinage du Rocío, et leur Corpus Christi. Sans négliger pour autant les autres dates du calendrier liturgique, ils préfèrent mettre en avant celles qui exaltent au mieux la vie (pas seulement spirituelle), celles qui tolèrent quelques menus débordements occasionnels tout en leur laissant accroire au triomphe d’une rue portée par ses processions. Ils sont nombreux les citadins à se bercer de cette dernière illusion, et tant pis s’ils se trompent, comme la fête du Corpus viendra leur rappeler à la fin du cycle, avec la mise en scène grandiose, ampoulée, de la victoire implacable de l’ordre établi.

Entretemps, les jeunes gens se seront enivrés à célébrer la Vierge, et à céder à la séduction d’une image dûment encadrée par un dogme plus ou moins inventé. En dehors de celle de rares confréries, la mère de Dieu ne semble pas avoir encore enfanté, elle devra attendre pour cela les neuf mois convenus qui suivent le Corpus. Les garçons se disputent alors l’honneur de devenir costalero, l’homme viril par excellence ; ils transportent sur leurs épaules la jeune femme (fille) rêvée de leur quartier, ils la cachent sur leur cœur sous forme d’une médaille ou d‘un morceau de vêtement tacitement dérobé à la représentation de leurs pensées, ils lui lancent leurs plus beaux compliments, ils l’affichent fièrement chez eux ou dans leurs bars favoris, comme pour mieux occulter la réalité quotidienne de la situation qu’ils font aux femmes de leur entourage. Doit-on s’étonner au fond qu’ils laissent ainsi libre-cours à leurs pulsions sexuelles ? À Séville, en dehors de l’Église officielle, le peuple est prêt à reconnaître que ces attitudes sont bien de leur âge, et que c’est la saison qui veut ça. Ils ont été tellement bridés par la hiérarchie de leur société que le soleil revenu ne peut que libérer les sens contenus, pour un moment au moins ! Forts de ce trop plein d’énergie refroidi par l’hiver, certains jeunes Sévillans soudain moins soucieux d’endogamie, n’hésitent même pas à s’échapper discrètement un autre jour encore pour aller suivre un autre défilé en espérant obtenir quelque grâce d’une autre Vierge. La fidélité est pourtant bien la règle aux abords du Guadalquivir, mais il faut reconnaître que celui qui la pratique trop assidûment prête souvent à sourire…
L’entraînement des costaleros avant la procession ©D. Fournier

Plus d’une fois alors Séville se regarde, et se trouve belle dans son exubérance faite d’adoration et de religion réinventée pour cette dame de toutes les pensées. Comme on est loin de l’image de la Vierge véhiculée par le dogme, telle que celle que suggérait une Imitation de la Sainte Vierge en France au début du XIXe siècle. Dans ce texte clairement tourné vers l’instructif, la place réservée à Marie, et donc aux femmes, est bien spécifiée car … ce n’est pas parce qu’on enfante qu’on doit se croire au-dessus des hommes. Il convient donc de prendre exemple sur la Vierge Marie à qui le serviteur s’adresse respectueusement : « Bien différente des autres mères qui s’applaudissent ouvertement du mérite de leurs enfans, et en veulent partager la gloire, si vous suiviez Jésus en divers endroits, c’était pour recevoir ses instructions et en nourrir votre ame, et non pour recueillir la gloire que les louanges et les bénédictions qu’on lui donnait pouvaient faire rejaillir sur vous ». « Ainsi condamnez-vous la recherche de la gloire de ce monde, l’amour de l’estime des hommes, poison malheureux qui infecte toutes nos œuvres ». Éperdue d’admiration pour la jeune dame, Séville fait fi de toutes ces billevesées … le temps que durent la fête et les cortèges, le temps que les rigueurs du climat lui abandonnent pour qu’elle s’estime prête à se déboutonner.
La Vierge inspire au petit matin ©D. Fournier

La jeunesse cède à ses sens parce qu’elle y est préparée par les circonstances que Séville cherche à contrôler après les avoir faites siennes, par-delà le rite ordonné par l’Église et le pouvoir. Tout au long du cycle printanier, des fiestas primaverales, il lui faut profiter de la Passion et de la mort, opportunément éphémère, pour montrer à qui le veut qu’elle s’arroge le droit à la reproduction sexuée, et par là au contrôle futur de la société. Et quand viendra le temps du pèlerinage du Rocío, à la Pentecôte, la ville ira se répandre en ordre relatif par les chemins jusqu’au lieu du sauvage où règne une autre Vierge, unique dans la région, divinité de la nature, reine des marais et bergère. Face à cette vision panthéiste fugitive, redoutée pendant longtemps par les mères des jeunes filles élevées selon d’autres règles, face à ce jeu subtil d’exhibition en même temps que de dissimulation, il ne faut rien moins que la suffisance des hautes autorités défilant bientôt, elles, dans un ordre parfait, pour siffler la fin de la partie. La fête du Corpus Christi insiste ici avec une morgue particulière sur le mélange des genres du pouvoir : religieux et civil, aristocratie, riches señoritos et bourgeoisie respectable, tous s’entendent pour enseigner doctement aux gens de la rue la hiérarchie immuable qui veille à gouverner toujours.

Il n’est que dans les arènes qu’on repère parfois des traces de la vigueur de la démocratie locale, et cela depuis le début du XVIIIe siècle, concession obligée aux Lumières sans doute. Attiré par le spectacle, le plus grand nombre reste en principe juge de la qualité de l’art national, placé sous la double invocation du principe sacrificiel et de la pantomime sexuelle. Chacun se réjouit qu’un torero accepte d’affronter le taureau et le danger de mort pour exprimer le profond de cet élan vital qui s’exprime lors de la fête de la mort, car il s’empressera d’une façon ou d’une autre d’en retirer quelque grâce au moyen d’un contact réel ou fictif, fugitif le plus souvent, avant ou après la course. Toucher le matador attendu à son arrivée, lui jeter une pièce de vêtement pour qu’il la relance au cours de son tour de piste triomphal, le transporter sur les épaules en cas de succès vraiment important, tout ce qui facilite la transmission est bon pour profiter de la procuration acceptée.
Triomphe de Sébastien Castella en septembre 2016 à la Maestranza de Séville ©D. Fournier

La Passion selon Séville fournit au lecteur plusieurs moyens de s’adapter au maelstrom d’incertitudes auquel la ville risque de le soumettre lors d’une visite. Étude exemplaire, elle légitimerait tout ce qu’on est en droit d’attendre d’une belle ethnographie. Voyez, si vous imaginez parfois découvrir quelque carence dans le rendu des données, c’est pour mieux retrouver celles-ci dans un paragraphe suivant, parfaitement en place pour que le travail analytique ne souffre aucune défaillance tout en restant parfaitement accessible. On le sait, les anthropologues ont longtemps hésité avant de se mesurer à leur propre société, comme s’il était admis qu’on ne pouvait soupçonner l’existence de l’« exotique » que chez l’Autre. Julian Pitt-Rivers fut un des premiers à oser la transgression, en Andalousie déjà. Antoinette Molinié va plus loin encore, en se confrontant à une religion qui nous est proche, et elle choisit de le faire depuis les enseignements de l’ethnopsychanalyse. La réussite de cette tâche valeureuse en inspirera probablement d’autres, en plus de faire connaître l’intérêt de la démarche anthropologique auprès d’un public élargi.

Dominique Fournier

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