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Paris, novembre 2013



CHRONIQUE POLITIQUE DU PEROU, NOVEMBRE 2013 LA QUESTION DES DROITS HUMAINS SUR LE DEVANT DE LA SCENE POLITIQUE. 10 ANS DE LA COMMISSION DE VERITE ET RECONCILIATION, CHANGEMENT DE GOUVERNEMENT, CORRUPTION ET RETOUR DE FUJIMORI A LA POLITIQUE NATIONALE

Mariella Villasante Cervello
Anthropologue, IFEA et IDEHPUCP
[mariellavillasantecervello@gmail.com]

La question des droits humains s’est imposée sur la scène politique depuis le mois d’août, au moment où la Commission de la vérité et la réconciliation (CVR) fêtait ses 10 ans ; elle a pourtant été affectée par la nomination, le 1er novembre, d’une parlementaire fujimoriste, Martha Chávez, à la présidence de la Commission des droits humains du Parlement péruvien. La situation a paru particulièrement incongrue et honteuse pour le pays et pour le Parlement, lorsqu’on sait que le parti de l’ancien dictateur Alberto Fujimori, Fuerza popular, n’a cessé d’attaquer le travail de la CVR, et de nier les faits de violence et les responsabilités pénales établies à l’encontre des responsables civils et militaires des violations des droits humains pendant la guerre interne (1980-2000). Loin de n’émouvoir que la seule population, cette nomination a également soulevé l’indignation des autorités civiles et ecclésiastiques qui se sont prononcées pour son annulation. Finalement, le vote a été annulé pour absence de quorum.

L’ancien dictateur Fujimori a choisi ce moment de tension pour amorcer, le 7 novembre, son retour en politique en accordant depuis sa prison un entretien à une radio locale, et en s’exprimant comme un politicien en campagne en pleine forme pour apporter son soutien à Martha Chávez. Le 16 novembre, il a donné un second entretien. Il encourt ainsi de graves sanctions pour avoir défié les autorités nationales et les règles qui régissent la conduite des prisonniers. Le choix de Fujimori surprend d’autant plus qu’il affronte un nouveau procès pour le détournement de deniers de l’État lors du financement de sa campagne électorale entre 1997 et 2000, par le biais des journaux à sensation, qu’on appelle la prensa chicha. En septembre, Fujimori avait demandé son assignation à résidence à son domicile de Lima en arguant, comme pour sa demande d’amnistie, de « problèmes de santé ». La demande a toutefois été rejetée par le juge Morales de la Cour suprême. Ce rejet et l’ouverture d’un nouveau procès contre Fujimori n’ont pas empêché sa fille Keiko de poursuivre sa campagne électorale en province en vue des élections de 2016. Il faut dire qu’Alejandro Toledo, lui-même mis en examen pour enrichissement illicite, n’a pas hésité à annoncer sa candidature à la présidence en septembre. De son côté, Alan García, qui affronte une commission parlementaire pour enrichissement illicite, a continué à accuser le gouvernement de s’acharner contre lui pour l’empêcher d’être candidat. Les positionnements pour 2016 s’affirment donc en cette fin d’année 2013.

A la mi-novembre, un grave scandale de corruption (la protection offerte par la police à un ancien collaborateur de Montesinos) a provoqué la démission du ministre de l’Intérieur, du conseiller du président Adrian Villafuerte, et de plusieurs officiers de la police nationale. La crise est en cours actuellement, et une enquête du Ministère public a commencé.

D’autre part, les réformes entreprises par le gouvernement, notamment dans les domaines du service civil, des mines et de l’éducation, ont continué de susciter des protestations et des grèves, faisant chuter la popularité du président Humala à 23%. Dans ce contexte, et dans le but de redynamiser le gouvernement, Humala a nommé un nouveau Premier ministre, le quatrième depuis son accession au pouvoir, le président de la région de San Martín, César Villanueva, homme politique respecté et proche de Susana Villarán, la maire de Lima.

Autre anniversaire de cette période, celui de la capture d’Abimael Guzmán, le chef sanguinaire du Parti communiste du Pérou, Sentier Lumineux, le 12 septembre 1992. L’occasion a été saisie par la communauté universitaire pour manifester son intention de mettre en échec les néo-senderistes du parti MOVADEF au cours de débats idéologiques [voir la Chronique de janvier 2013].

La lutte contre la subversion dans la région amazonienne du VRAEM a fait un grand pas en avant avec l’élimination de deux dirigeants du clan des frères Quispe Palomino, camarada Alipio et camarada Gabriel, le 11 août. L’opération, dite Caméléon, fut une réussite grâce à la collaboration efficace des forces armées et de la police. Cette opération a pourtant été entachée par le bombardement « par erreur » de la localité Nueva Esperanza (Satipo, Junín) le 16 octobre, qui a provoqué la mort d’une personne, fait plusieurs blessés, et détruit de nombreuses habitations.

D’autre part, les préparatifs de la mise en place de la Ley de consulta previa ont avancé avec la publication de la base des données sur les peuples indigènes (dont 48 amazoniens et 4 andins) par le ministère de la Culture en octobre (voir : http://www.justiciaviva.org.pe/notihome/notihome01.php ?noti=1197) . Dans ce contexte, les dirigeants des quatre bassins affectés par la pollution pétrolière (Pastaza, Corrientes, Tigre et Marañón) se sont réunis pour la première fois, début octobre, avec le représentant du gouvernement, Vladimiro Huaroc (Voir http://www.larepublica.pe/04-10-2013/pueblos-indigenas-y-pcm-dialogaran-en-mesa-de-desarrollo). De son côté, Beatriz Merino, ancienne Défenseur du peuple, s’est prononcée pour cette loi qu’elle considère indispensable pour garantir le développement durable des communautés indigènes du pays, comme c’est le cas en Colombie, au Canada, en Nouvelle Zélande et en Australie. Merino précise que la loi n’est pas « mauvaise » pour l’investissement des entreprises, comme le pensent les hommes d’affaires ; et qu’elle n’implique pas non plus que les communautés indigènes disposent d’un droit de veto à l’encontre de projets d’exploitation des ressources naturelles, comme certains dirigeants natifs le prétendent. Il s’agit d’établir le dialogue et les négociations entre les investisseurs et les communautés soutenues par l’État (Voir http://www.larepublica.pe/19-10-2013/beatriz-merino-la-consulta-previa-es-una-herramienta-para-el-desarrollo).

Cela étant, des problèmes persistent dans la mise en place de la Ley de consulta previa. Il existe en particulier un problème de gestion gouvernementale dans la mesure où le vice-ministère de l’Interculturalité, dépendant du ministère de la Culture, a changé trois fois de directeur depuis sa création en 2011. Vicente Otta fut démis de ses fonctions en octobre 2011, avec Raquel Yiroyen, chef de l’INDEPA ; Iván Lanegra fit approuver le règlement de la loi en avril 2012 et il élabora la base de données des peuples indigènes, avant de démissionner à la suite des déclarations du président Humala, le 28 avril, affirmant que les communautés andines étaient des communautés agraires, niant leur caractère indigène. Cette position est étrange car l’État reconnaît devant les organismes internationaux comme l’OIT que le caractère indigène des communautés paysannes. Enfin, Paulo Vilca, a été confirmé dans sa fonction le 1er juin dernier. De fait, le retard pour la mise en application de la loi a été critiqué par l’OIT et par la Coordinadora nacional de derechos humanos (CNDH), car selon l’OIT, la base des données (dont le retard de la publication était présentée comme cause du retard de la mise en application de la loi) n’est pas indispensable pour effectuer la consultation. Il suffit qu’une mesure affecte des peuples indigènes pour qu’on puisse recourir à cette dernière (Voir http://www.larepublica.pe/09-08-2013/consulta-previa-entrampada-al-no-reconocerse-a-pueblos-andinos). Rocío Silva Santisteban, présidente de la CNDH, a suggéré le 13 octobre qu’il était indispensable de renforcer les liens institutionnels entre l’État et les communautés indigènes par la création d’un ministère d’Affaires indigènes, la structure actuelle n’incluant pas de représentation des peuples indigènes du pays (La República du 13 octobre). Pour finir, le 21 octobre, le premier ministre Jiménez, en visite dans le district d’Echarate (La Convención, Cusco), a demandé « pardon, au nom de l’État, aux communautés originaires pour les avoir abandonnées et pour ne pas avoir résolu leurs problèmes ». Il a promis que le gouvernement du président Humala ferait tout pour changer cette situation dans les meilleurs délais. Espérons que ces paroles ne seront pas vaines.