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>>Tauromachie et penser global, par Dominique Fournier



Paris, juillet 2013

Toros à Chateaurenard

Dominique Fournier (Cnrs/MNHN) (texte et photographies)

On trouve parfois dans quelque arène de province l’occasion de juger de façon claire de l’existence de deux tauromachies. Deux jours qui se suivent et ne se ressemblent peut-être pas tant que ça, deux élevages distincts, deux manières de toréer, deux publics différents. Et pour les amateurs de toros, le plaisir de se persuader que rien décidément ne sera jamais vraiment figé dans l’art tauromachique, et que l’uniformité tant redoutée à l’heure de la globalisation devra encore faire ses preuves.

Préparation des lots au campo, avant l’embarquement à Saint-Martin-de-Crau

Bien que les arènes de Chateaurenard (13) soient parfaitement adaptées à la pratique traditionnelle de la course camarguaise, elles peuvent offrir à la corrida espagnole un petit écrin tout à fait convenable dans lequel certaines figures n’hésitent pas à se montrer. Le samedi 20 juillet 2013 à 18 heures, la ville présente un visage souriant et animé ; le dimanche 21 à 17 heures, la ville est vide et il fait très chaud. Un cartel de toreros le premier jour, une affiche pour les amateurs d’élevages le lendemain. Les choses paraissaient simples, et le nombre de billets vendus prévisible. Malgré cela, le public et la présidence sont restés plutôt raisonnables à l’heure d’offrir les oreilles le samedi, et ils auraient sans doute aimé en concéder deux ou trois de plus le lendemain si l’épée avait accepté de fonctionner. Le respect a prévalu dans les deux occurrences, autant que le professionnalisme. La seule distinction sensible n’est-elle pas apparue dans ces applaudissements plus ou moins fournis qui sont venus dimanche saluer l’arrastre de quatre des cinq toros présentés par Peñajara ? Des toros non dénués de race qui étaient tous venus heurter violemment les planches, jusqu’à en faire sauter quelques-unes, au contraire des Alcurrucen du jour d’avant qui avaient mis grand soin à ne pas endommager le matériel de leur hôte. Et aussi, un je-ne-sais-quoi, une émotion palpable transmise par l’affrontement dominical entre des toros décidés, braves et honnêtes, et des toreros décidés, techniques et subtils, une émotion contrastant avec l’impression surtout esthétique et policée, que l’ensemble des partenaires, public y compris, avait laissée la veille.

Rematar a las planchas

Disons-le tout de suite, les hommes qui firent le cartel du samedi, Padilla, Castella et Diego Silveti, tous grands toreros, auraient été tout à fait capables de briller le lendemain face aux toros venus d’Extremadure car si ceux-ci se sont montrés exigeants, ils n’ont développé aucun genio particulier et leur bravoure n’était pas dénuée d’une certaine noblesse. Tout est une question de calendrier, n’est-ce pas, des courses qui vous attendent, de l’engagement que l’on accepte de prendre dans certaines occasions comptées, et sûrement pas dans une petite plaza provençale encore peu connue. Mais il est vrai que l’effet que l’on tire à bon compte d’un desplante avec éventail dans le dos face à des animaux sans trop de surprise, arrêtés et consentants, est plus largement problématique avec des toros bravos qui ne tolèrent aucun moment d’inattention. Antonio Ferrera en sait quelque chose, lui qui s’est à peine trop confié avec Ponzonero, n° 108 de 580 kilos, à la fin de la faena. Il a subi une voltereta qui l’a sans doute fort mal préparé à l’estocade, perdant ainsi un trophée largement gagné durant la lidia. Pourtant, quel travail avec le Peñajara, quelle façon magistrale de corriger le défaut d’un animal qui mettait bien la tête, mais tendait à la relever un peu trop en sortie de passe ! Le dialogue était réel entre l’homme et l’animal, engagés sans faillir pour déterminer qui devait être le plus fort, et le public ressentait une joie particulière à s’immiscer dans l’échange.

Antonio Ferrera attendant son premier toro

Le contraste était grand avec le lot de collaborateurs qui permit à l’Andalou Padilla, le Français Castella et le Mexicain Silveti de régaler les spectateurs avec des séries soignées (Castella, mais avec parfois comme un certain manque d’envie), des gestes brillants et efficaces (quatre largas cambiadas de Padilla par exemple, de beaucoup d’impact), de l’allant sans aspérité (Silveti, qui sut par ailleurs régler les petits problèmes présentés par le sixième). Notons au passage que, pour une fois, un jeune torero mexicain ne se voyait pas imposer de ces toros âpres et très armés qui sont trop souvent le lot de ceux qui aspirent à venir triompher en Espagne alors qu’ils sont plutôt habitués à affronter dans leur pays, comme en ce samedi 20 juillet, des bêtes de quelque 475 kilos, d’un âge limité et commodes de cornes. Résultat : Padilla : une et deux oreilles. Castella : salut (avis) et salut. Silveti : une (avis) et une oreilles.
Sebastien Castella avec son premier Alcurrucen

Dimanche, nous avions à faire à des toros de cinq ans, même le Concha y Sierra qui venait remplacer le Peñajara blessé pendant le transport, bien présentés, au jeu « inégal » (selon certains critiques), ou plutôt « varié » (selon l’aficionado lassé des habituelles mièvreries des élevages de pointe). Après une sortie intéressante, et à l’exception du sixième, ils permirent un vrai tercio de cape qui ne se limitait pas à accompagner des charges pleines de bonne volonté. Il s’agissait là de porter les toros vers le centre, de gagner du terrain, de canaliser leur puissance en un mouvement ordonné qui prouvait à l’envi que rien ne serait donné, que la faena serait fondée sur une manière de respect réciproque entre l’homme et l’animal.

Veronica de Ferrera

Antonio Ferrera confirma sa puissance, sa connaissance du toro, son savoir-faire, son art tout simplement, face à deux toros qui n’étaient pas venus lui faire de cadeaux. Il partagea les banderilles avec Marco Leal pour offrir des tercios expressifs où le poder a poder prit tout son sens. Déçu par la mésaventure subie avec son premier, il tira beaucoup du castaño de 500 kilos, n°111 : oh certes, l’animal rechigna parfois à baisser franchement la tête à la muleta, mais il eut un comportement de brave que sa mort au centre de l’arène vint confirmer aux yeux de beaucoup.

Morenito de Aranda montra clairement que sa trajectoire ascendante n’était pas un leurre. Quelque peu desservi au tirage au sort par le Concha y Sierra sans force, soso mais noble, il donna sa pleine mesure avec le n°109, un toro de 510 kilos avec beaucoup de fixité, qu’il toréa avec élégance et tranquillité malgré quelques coups de tête parfois désagréables. L’ensemble de ce travail très torero lui valut un tour de piste mérité qui pouvait le consoler d’un petit (mais rédhibitoire ici) échec à l’épée.

Marco Leal citant pour une paire al violin

Marco Leal se tira honorablement de l’affaire, et pas seulement aux banderilles, même si on savait que son manque de pratique ne pouvait lui permettre un succès sans faille avec ce genre d’adversaire exigeant. Il toucha d’ailleurs avec Grizaseo, n°159, de 496 kilos, le toro le moins convaincant du lot. Surtout faible, sans réelle difficulté, il aurait peut-être pu convenir à une figure déjà gavée de triomphes en tout genre. Mais voilà, pour un torero au nombre de contrats limité, il faut des toros avec du piquant l’autorisant à briller par l’étalage de son courage et de son envie, ou des toros avec un coffre immense lui permettant d’aligner à loisir les passes qui plaisent au plus grand nombre.

Sortie du sixième toro, fin de la course

Est-ce que les petites arènes de Chateaurenard méritent qu’on s’y arrête pour écrire un peu longuement sur les toros ? N’y passe-t-on pas, toreros comme éleveurs, plus pour respecter un contrat ne tirant pas trop à conséquence que pour engager l’avenir en prenant les risques inhérents à l’art taurin ? Le fait est que, en dépit du cadre étriqué, de ces a-priori, et de la fête qui battait son plein aux abords de la placita, on n’a pas vraiment ressenti au cours de ces deux jours de juillet 2013, le seul poids allègre des festivités subalternes, et que le professionnalisme taurin a semblé sortir grandi de l’intermède. Alors, oui, du fin fond de notre magnifique et modeste Provence, et loin ( ?) des colisées majestueux susceptibles d’attirer les spectateurs parisiens, on peut se poser la question de la co-existence de ces deux tauromachies.

La première, établie sur le socle des collaborations extrêmes et des assurances sur la forme spectaculaire, s’insérerait peu ou prou dans ce que certains sociologues en mal d’innovation aiment à qualifier de « penser global » et qui serait un peu une manière de fourre-tout intellectuel pour ceux qui, confrontés à une globalisation juste faite pour eux, ne savent plus où mettre leur savoir, et surtout leurs mots (ah ! l’angoisse du sachant terrorisé à l’idée de ne pas paraître assez "tendance" et relativiste face à des modes en perpétuel renouvellement !). Comme disait G. Vico au tout début du XVIIIe siècle, "souvent les orateurs ont davantage de difficulté pour soutenir des causes vraies, mais qui n’ont rien de vraisemblable, que des causes fausses, mais dont l’enchaînement est crédible".

L’autre, porteuse de valeurs instinctives et humanistes, ardues peut-être, resterait liée à des terroirs et une histoire inscrits dans l’éternel mouvement de la mondialisation ; elle accepterait le principe d’une opposition fondamentale, cultiverait le besoin de la surprise, réclamerait le droit à l’émotion, ressentirait du bonheur à s’enthousiasmer au résultat d’un travail bien fait associant l’éleveur et le torero, d’où qu’ils viennent. Cette approche de la tauromachie reconnaîtrait une place importante au savoir ou à l’approche spontanée d’un public plus ou moins local, qu’il soit clairsemé en une chaude après-midi, ou très agglutiné sur les gradins d’un amphithéâtre prestigieux. Un public fait de gens qui, pour reprendre le mot de G. Picard (Du bon usage de l’ivresse, J. Corti, 2005), n’ont pas besoin qu’on bannisse à jamais le négatif de leurs vies, et qui refusent qu’on leur réserve des existences de consommateurs d’élevage, gavés de satisfactions factices.

Et le toro, toujours

Merci à Chateaurenard (vous avez vu le magnifique parking du centre ?) pour avoir montré en ces deux journées les deux faces (on en trouvera d’autres, bien entendu) d’une histoire et d’une sociologie du monde qui ne cessent de scintiller dans le miroir de la tauromachie si cher à Leiris.


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