>>Bandits, pirates et hors-la-loi au temps des Lumières, par Lise Andries

13 août 2021
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Bandits, pirates et hors-la-loi au temps des Lumières traite de la place des brigands, non seulement dans la littérature, mais dans les archives et les textes juridiques. Sur la ligne de crête, instable, entre réalité et fiction, l’essai envisage tour à tour la place des femmes dans la criminalité, les histoires criminelles anglaises et leur très large diffusion par l’imprimé. Les pirates, évoqués ensuite, jouissent d’une vogue continue en Angleterre, alors que leur présence est plus éparse et rare en France.

En France, au siècle des Lumières, les brigands entrent bruyamment dans la littérature, notamment dans Les Illustres françaises de Robert Challe et les Mémoires et aventures d’un homme de qualité de l’abbé Prévost. Ils pullulent dans les romans du XVIIIe siècle, tour à tour séduisants, d’une barbarie effrayante ou franchement monstrueux, que l’on parcoure à la file l’Histoire de Gil Blas de Santillane de Lesage, le Cleveland de l’abbé Prévost, Aline et Valcour ou les Cent-Vingt Journées de Sodome du marquis de Sade. Thème d’un chapitre particulier du livre, les « Brigands en Révolution » les voient surgir au premier plan, tout d’abord au cours de la Grande Peur qui s’empare de la France, en particulier rurale, durant le printemps et l’été 1789, puis avec les désordres qu’entraîne la désorganisation sociale consécutive aux lois révolutionnaires. C’est seulement sous le Consulat et l’Empire qu’est reconstituée une magistrature de métier allant de pair avec de solides bataillons répressifs. Les bandits faits prisonniers, voire interrogés et torturés, gardent fière allure. À preuve Mandrin, qui s’en prend prioritairement aux employés de la Ferme générale ; Cartouche, lequel glisse des mots d’argot à celui qui s’apprête à tirer de sa vie de criminel un mélodrame ; ou encore l’Anglais Jack Sheppard, qui s’évade à quatre reprises avant d’être exécuté, et en profite pour prendre connaissance de l’extraordinaire légende dont il est l’objet, et bien d’autres encore.

Anonyme. Portrait de Jean Lafitte, début XIXe siècle. Rosenberg Library, Gavelston, Texas

Les économies brigandes nuisent en fait aux plus défavorisés, premières et principales victimes des bandits de grand chemin. Toutefois la contrebande, en particulier des « indiennes », ces étoffes de couleur vive importées des Indes et lourdement taxées, fait florès. À la tête de plusieurs centaines d’hommes, Mandrin les débite librement dans un territoire qui s’étend du Dauphiné au Rouergue. Un tiers du tabac consommé en France sous le règne de Louis XV provient de la contrebande. Tout cela n’est rien à côté du sel, que Mandrin distribue largement et à vil prix partout où il passe. Or la gabelle, ou taxe sur le sel, est l’un des impôts les plus impopulaires de l’Ancien Régime, suscitant des révoltes violentes depuis au moins deux siècles.

Comparées aux brochures criminelles mettant en scène des brigands, avec lesquelles elles entretiennent de fortes ressemblances du point de vue de leur publication et de leur circulation, les histoires de pirates présentent des stéréotypes narratifs et thématiques qui leur sont propres. Elles nécessitent en particulier une lecture à l’échelle du monde car les pirates sillonnent les mers et sont parfois des explorateurs et des aventuriers, autant que des hors-la-loi. La violence et la brutalité sont cependant communes aux deux types d’histoires. Comme les brigands, les pirates sont jeunes et meurent en général avant 30 ans. C’est un monde d’hommes, à quelques exceptions près, qui développe des valeurs de courage et de domination par la force physique. Ils ont souvent le corps marqué, des blessures et des amputations tel le pirate de L’Ile au trésor de Stevenson, Long John Silver, avec sa jambe de bois et son perroquet sur l’épaule, ou le Capitaine Crochet de Peter Pan. Dans les combats navals et lors des abordages, il n’est pas rare qu’un bras ou une jambe soient sectionnés par un boulet ou par un coup d’épée. Ce ne sont pas des inventions de romancier.
Les histoires de pirates sont devenues aujourd’hui des récits pour les enfants et des films hollywoodiens puisant dans un folklore qui sert de fonds commun à la Geste des brigands des mers. Or ce folklore s’est mis en place très tôt, dès le début du XVIIIe siècle. Selon le Dictionnaire de l’Académie de 1694, le pirate est un « écumeur de mer (…) qui court les mers sans commission d’aucun Prince, pour voler, pour piller. » Voilà une définition qui a le mérite d’être claire. Mais dans le dictionnaire de Furetière de 1690, une certaine confusion apparaît puisque le pirate devient un « corsaire, écumeur de mer, qui fait des courses sur mer, sans aveu ni autorité de Prince ou de République. » Quant au mot « flibustier » qui caractérise la piraterie aux Antilles, il vient du hollandais vrijbuiter. Ce terme a donné en anglais freebooter, c’est-à-dire butiner, amasser du butin. Le corsaire agit en principe avec l’autorisation d’un État. Il doit respecter les navires et les pays avec lesquels des traités de paix ont été signés. Il doit également remettre aux autorités locales ou nationales un pourcentage de la valeur de ses prises. Le pirate, lui, opère pour son propre compte et il est hors-la-loi. Mais la frontière est souvent fluctuante entre activité corsaire et piraterie : pour ceux qui pratiquent la course « en toute légalité » contre les ennemis de l’État et y trouvent des profits considérables, il est parfois difficile d’y renoncer, une fois qu’un traité a été signé qui met fin au conflit.

Le XVIIe siècle est l’âge d’or de la piraterie et de la course, notamment pendant les guerres du long règne de Louis XIV où s’opposent les principales puissances européennes, la France, l’Espagne, l’Angleterre et la Hollande. C’est également le cas aux Antilles où la piraterie devient endémique dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Les pirates sont en général des matelots venus de la marine marchande ou de la marine royale. Beaucoup deviennent pirates quand leur vaisseau est pris à l’abordage ou bien à l’occasion d’une mutinerie. Issus des plus basses classes sociales et souvent recrutés de force par des « press-gangs » en France comme en Angleterre, ils mènent sur leur navire une vie difficile, caractérisée par une discipline de fer, des châtiments corporels, une nourriture exécrable et un salaire de misère. La tentation est donc forte de suivre un mutin plus téméraire que les autres, prêt à en découdre avec les officiers.
Howard Pyle. Walking the plank. Début XXè siècle

Les Antilles présentent un cas particulier dans l’histoire de la piraterie car, en dehors des îles contrôlées par les Espagnols, il n’y existe pas de véritable autorité politique jusqu’au début du XVIIIe siècle. C’est une région du monde ignorée du droit international où se concentre la convoitise de tous ceux que le traité de Tordesillas de 1494 a écartés du partage du monde. Les pirates anglais s’installent aux Bermudes, aux Bahamas et à la Jamaïque, une île qu’ils ont conquise par la force en 1655. Les flibustiers français trouvent plutôt refuge sur l’île de la Tortue d’où ils surveillent les vaisseaux espagnols chargés de sucre qui quittent Saint Domingue. Saint-Christophe, la Barbade, la Martinique et la Guadeloupe ont été également peuplés ainsi, ce qui rend « difficile de séparer colons, planteurs, boucaniers et flibustiers ». Les gouvernements français et anglais légitiment peu à peu au XVIIe siècle la prise de possession des îles, en leur attribuant un gouverneur qui lui-même distribue gratuitement les terres « et prélève une part sur les prises ». Il y aurait eu 1000 à 2000 pirates dans les Caraïbes au début du XVIIIe siècle. Dans ce monde sans frontières, pirates, flibustiers et « frères de la côte » « travaillent » souvent en association, avec des équipages issus de nombreuses nationalités.

Les galions espagnols, surtout ceux qui sont chargés d’or et d’argent extraits des mines du Pérou et de Bolivie, sont la principale cible des pirates, avec les encouragements à peine dissimulés des autorités royales. Les riches villes côtières espagnoles du golfe du Mexique et d’Amérique du Sud sont également des proies séduisantes. Les pirates les mettent régulièrement à sac, accompagnés de troupes de plusieurs centaines d’hommes, sans que les garnisons espagnoles aux faibles effectifs soient en mesure de leur résister. Ils profitent de ces razzias pour mettre aussi main basse sur les navires espagnols mouillant dans les ports, afin d’agrandir leur flotte. Le Hollandais Mansfeld, à la tête de boucaniers en majorité anglais, s’empare ainsi de Santiago de Cuba en 1662. En 1665, David Marteen, Henry Morgan et probablement Nau l’Olonnois, mettent à sac l’île de la Grenade. Plus tard, Henry Morgan pille Panama.

Violents et prédateurs, les pirates européens aux Antilles tentent pourtant de se draper d’honorabilité et participent volontiers de la création de la Leyenda Negra. En présentant les Espagnols comme des ennemis de la Monarchie anglaise ou comme des papistes en guerre contre les Protestants (on trouve en effet un grand nombre de pirates protestants et de Huguenots aux Antilles), les pirates cherchent à se faire passer pour des corsaires au service de leurs États respectifs : le pirate Henry Morgan reçoit ainsi des lettres de marque du gouverneur de la Jamaïque qui lui permettront d’échapper à la potence quand il sera arrêté et conduit à Londres en 1672. Il est même anobli par le roi Charles II en 1674. Retourné à la Jamaïque, il y devient un planteur prospère puis il est nommé gouverneur de l’île ! Cependant, le destin de la plupart des pirates des Antilles est en général moins reluisant. Ainsi que pour les brigands, on meurt jeune dans la profession : au bout de deux ou trois ans, les combats, la maladie et les condamnations à la pendaison abrègent brutalement la vie de la plupart d’entre eux.

Les aventures et méfaits des pirates passionnent le public anglais plus que le public français. Ils font l’objet de comptes rendus judiciaires, les Accounts et les Proceedings, qui sont largement diffusés. Les pirates inspirent aussi, comme les brigands, des « discours » prononcés sur l’échafaud (last-dying speeches) et des feuilles volantes criminelles, le tout vendu par colportage au moment des exécutions. Enfin la presse anglaise du début du XVIIIe siècle relaie toutes ces informations, en suivant pas à pas le procès des grands pirates. Quand de nouvelles cours de justice, installées dans les colonies, prennent en 1700 le relais du tribunal criminel de Old Bailey, cette « littérature d’échafaud » continue de paraître à Londres, par exemple pour les pirates anglais des Antilles. Et ce sont les journaux anglais et américains (de Boston, de Charleston, etc.) qui suivent l’actualité de la piraterie.

Rien de tel en France où les procès criminels se déroulent à huis clos, où la presse et les feuilles volantes sont étroitement surveillées. Parmi les nombreuses brochures de colportage anglaises, je citerai The Grand Pyrate : or, the life and death of Cap.George Cusack, the great sea-robber, The King of Pirates being an Account of the Famous Enterprises of Captain Henry Every the Mock King of Madagascar (…) In Two Letters from himself et The Ordinary of Newgate, dying words of the pyrate who was executed at Execution-Dock on Wednesday the 20th of December 1738. Ces brochures ont pour point commun de comporter moins d’une vingtaine de pages et d’être vendues bon marché. Le capitaine Henry Every, « the Mock King of Madagascar », comme l’appelle la brochure qui lui est consacrée, est un pirate célèbre. Il sévissait à la fin du XVIIe siècle dans l’Océan Indien. A bord de son bateau le Fancy, bientôt rejoint par cinq autres bateaux corsaires anglais, il capture en 1695 deux navires dans la mer d’Oman, au large de Surat sur la côte occidentale de l’Inde. L’un d’entre eux, un énorme vaisseau de 1600 tonnes, 70 canons et 700 hommes et femmes à bord, lourdement chargé d’or, de pierres précieuses et de mousselines, appartenait au grand Moghol Aurangzeb et transportait des pèlerins qui revenaient de La Mecque. Le butin, l’un des plus importants de l’âge de la piraterie, a été évalué à l’époque à une valeur qui se situait entre £155.000 et £180.000, soit en monnaie actuelle entre £15.605.000 et £18.121.000, c’est-à-dire une véritable fortune. L’affaire fit scandale et créa une grave crise diplomatique, le grand Moghol demandant au gouvernement anglais à la fois de punir les coupables, et de lui restituer l’argent volé. Le risque était grand qu’Aurangzeb interdise les côtes de l’Inde à la très rentable Compagnie anglaise des Indes orientales (EIC). Il commença d’ailleurs par fermer plusieurs des comptoirs de la Compagnie et emprisonner ses agents. Aurangzeb réclama à l’EIC £600.000. Il en obtint £325.000. Henry Every ne fut jamais retrouvé, pas plus que son butin fabuleux.

D’autres textes complètent avec panache la riche littérature de la piraterie. Il s’agit des journaux de voyage écrits par certains des pirates eux-mêmes. Tous n’étaient pas, loin de là, de simples brutes. Il y avait parmi eux des hommes cultivés tel Alexandre-Olivier Exquemelin, huguenot natif de Honfleur parti aux Antilles, ou Basil Ringrose qui parlait anglais, latin et espagnol et publia en 1684 le récit de son expédition sur la côte Pacifique avec le pirate Bartholomew Sharp. D’autres étaient moins avides de butin que d’aventure : William Dampier, d’abord pirate aux Antilles puis naturaliste et botaniste, rapporta d’Australie la première flore et fit paraître avec succès A New Voyage Round the World en 1697, dont s’inspira plus tard James Cook. Alexandre-Olivier Exquemelin publia en 1678, dans une première édition néerlandaise, une Histoire des aventuriers flibustiers qui se présente comme une autobiographie dans laquelle il dit avoir participé à plusieurs expéditions de flibustiers aux Antilles. L’œuvre qui est traduite en français huit ans plus tard a largement contribué à construire en France le mythe de la flibuste. C’est dans cette histoire que l’Encyclopédie puise la définition d’« armes boucanières ». C’est là encore que Voltaire trouve des informations pour le chapitre 152 de l’Essai sur les mœurs, « Des îles françaises et des flibustiers ». Le fonctionnement égalitaire et démocratique des associations de pirates est longuement décrit par Exquemelin. D’après son témoignage, la répartition du butin est prévue dans une convention écrite avant chaque expédition et approuvée par ses membres. C’est ce qu’Exquemelin appelle « la chasse-partie », déformation sans doute ironique de ce que l’Ordonnance royale de la Marine de 1681 appelle « la charte-partie », c’est-à-dire le contrat liant armateur et capitaine du navire. Voici un exemple de chasse-partie cité par Exquemelin : « Le chirurgien a deux cents écus pour son coffre de médicaments, soit qu’on fasse prise ou non, et outre cela, au cas qu’on fasse prise, un lot comme les autres. Si on ne le satisfait pas en argent, on lui donne deux esclaves. … Celui qui découvre la prise qu’on fait a cent écus. Pour la perte d’un œil, cent écus ou un esclave ; pour la perte de la main droite ou du bras droit, 200 écus ou deux esclaves. … Cette chasse-partie étant ainsi faite, elle est signée des capitaines et des députés qui en sont convenus au nom de l‘équipage. » Les sociétés pirates semblent donc être fondées sur une véritable solidarité qui ne s’applique évidemment pas à la société qui les entoure. Mais Exquemelin évoque aussi la grande cruauté de certains de ces hommes, comme le capitaine Henry Morgan, le capitaine Roc, un Hollandais né à Groningue, « si terrible que les Espagnols ne le peuvent entendre nommer sans trembler », ou encore François l’Olonnois qui ne faisait jamais de prisonniers.

Une aventure tout à fait extraordinaire concerne la traversée à pied de l’isthme de Panama. Elle donna lieu à plusieurs récits. En 1534, après la conquête du Pérou, la monarchie espagnole avait établi une route de l’or sur l’isthme de Panama, appelée « Camino Real de Cruces », pour éviter à la flotte espagnole le passage dangereux du Cap Horn, avant le retour en Espagne. L’or et l’argent, en provenance du Haut Pérou, étaient transportés par bateau jusqu’au port de Panama sur la côte Pacifique. À dos de mules ou d’esclaves, le métal était ensuite acheminé jusqu’à Portobelo sur la mer des Caraïbes, côté Atlantique, par les sentiers périlleux traversant la jungle et les marais de l’isthme de Panama. Pour protéger le lieu où aboutissait du côté des Caraïbes le Camino Real de Cruces, l’Espagne construisit le fort San Lorenzo.

En 1670, le flibustier Henry Morgan, à la tête de plusieurs milliers d’hommes, attaqua et détruisit le fort San Lorenzo. Sur les 300 défenseurs du fort, qui se battirent d’ailleurs héroïquement, on compta des dizaines de prisonniers et, du côté des pirates, une centaine de morts. Cette prise permit à Henry Morgan de traverser la jungle et d’atteindre la ville de Panama qu’il s’empressa de piller. À la suite de Morgan, d’autres traversées furent organisées dont on dispose du récit : celui de Basil Ringrose, médecin à bord du vaisseau du capitaine Sharp et celui du flibustier français Raveneau de Lussan, avec le Journal de voyage fait à la mer de Sud avec les flibustiers de l’Amérique. Ce dernier participa à une nouvelle expédition conduite en 1685 par Laurens de Graff, un pirate hollandais de Saint-Domingue, à la tête de quelques centaines d’Anglais, de Français et de Hollandais. Issu, semble-t-il, de la petite noblesse, Raveneau de Lussan écrit dans son épître adressée au marquis de Seignelay, secrétaire d’État à la Marine, qu’il a « entrepris ce Voyage par une simple envie de courir ». Son récit, qui se lit comme un roman d’aventure, raconte en détail la traversée de l’isthme de Panama. Il décrit la chaleur suffocante de la mangrove, la marche pénible et lente dans la jungle et dans des zones marécageuses qui obligent les hommes, guidés par deux Indiens, à porter leurs canots à bout de bras avant de pouvoir les mettre à l’eau, ainsi que, pendant les dix jours du voyage, les souffrances endurées à cause de la faim et la soif. Chaque jour, Raveneau de Lussan consigne encore sans état d’âme la mort de plusieurs membres de l’expédition due à l’épuisement ou aux fièvres tropicales. La découverte de l’Océan Pacifique constituera évidemment une délivrance et la promesse de richesses à saisir.
Le naufrage. Joseph Vernet. National Gallery of Art, Washington, DC

Mais l’ouvrage qui, plus encore que l’Histoire des aventuriers flibustiers d’Exquemelin et les journaux de bord de quelques têtes brûlées, a le plus contribué à populariser le mythe des pirates des Caraïbes est sans conteste l’Histoire générale des plus fameux pirates/ The General History of the pyrates. Le livre, qui se présente comme la compilation en courts chapitres de la biographie des pirates anglais les plus célèbres de la fin du XVIIe siècle, est publié en 1724 par un mystérieux « Captain Charles Johnson  » dont on n’a jamais pu prouver l’existence. Il fait suite à une autre compilation intitulée A compleat history of the lives and robberies of the most noted highwaymen (Histoire complète de la vie et des vols commis par les plus célèbres bandits de grand chemin), publiée en 1713-1714 et signée d’un tout aussi mystérieux « Captain Smith ».

L’Histoire générale des plus fameux pirates connaît tout de suite un succès prodigieux, elle est diffusée et traduite partout en Europe et dans les colonies. Quatre rééditions paraissent dès 1726, et en 1728 une nouvelle édition est publiée qui contient un certain nombre de biographies supplémentaires. Le livre arrive juste au moment où une ère s’achève, celle de l’âge d’or de la piraterie européenne. L’écho en fut immense dans la littérature de langue anglaise et l’Histoire générale des plus fameux pirates devint plus tard une source d’inspiration pour R.L. Stevenson dans L’Ile au trésor et pour J. M. Barrie dans Peter Pan. Tout le folklore pirate est en effet déjà en place dans le recueil (qui s’inspire lui-même d’Exquemelin, des récits de voyage écrits par des pirates et des feuilles volantes criminelles) : coffres à trésor enterrés dans le sable, butins mirifiques, drapeau noir, îles désertes, pirates borgnes ou estropiés, férocité, goût de l’aventure et rébellion. Dans le chapitre III de l’Histoire générale des plus fameux pirates, le capitaine Martel hisse le drapeau noir avant de partir à l‘abordage : sur celui-ci, « se trouvait représentée la silhouette d’un homme, une épée à la main, un sablier devant lui, assorti d’une tête de mort avec deux tibias entrecroisés ». Plus loin, il est question de pirates qui « empaquetèrent leurs biens dans des coffres qu’ils enterrèrent sur le rivage. »

L’Histoire générale des plus fameux pirates a été longtemps attribuée à Daniel Defoe mais elle est aujourd’hui contestée. Quoi qu’il en soit, les pirates du recueil ont tous existé, sauf Misson (sans doute un clone du huguenot Maximilien Misson) qui, dans les chapitres XX et XXIII de l’Histoire générale des plus fameux pirates, aurait fondé une république libertaire à Madagascar. L’histoire de Jack Rackam est restée célèbre. Également appelé Calico Jack ou Rackam le rouge parce qu’il aimait s’habiller d’étoffes de coton colorées, il vivait avec deux femmes pirates, Anne Bonny et Mary Read, aussi féroces que les hommes, disait-on. Les chapitres XX et XXIII du tome II de l’ouvrage évoquent la république constituée par Misson à Madagascar et baptisée « Libertalia ». Même si l’on n’a trouvé aucune preuve de l’existence de cette république, le « Capitaine Johnson » accumule les preuves tendant à montrer le caractère authentique du récit. Il s’agit de l’instauration d’une colonie républicaine et égalitaire dans un territoire conquis par ces pirates d’un nouveau genre : le capitaine Misson et ses marins décident en effet d’abandonner le drapeau noir car ils ne se considèrent pas comme « des pirates, mais des hommes décidés à affirmer la liberté reçue de Dieu et de la Nature, sans se soumettre à quiconque, sinon pour le bien commun. » Ils attaquent de temps en temps des bateaux car il faut bien vivre, mais répugnent à faire couler le sang. En prenant le cap de la Guinée, ils rencontrent un navire négrier hollandais, laissent la vie sauve aux Hollandais mais libèrent tous les esclaves car, comme le déclare Misson, « il n’était au pouvoir de personne de décider de la liberté d’autrui. » Plus tard, ils abordent Madagascar et créent, avec l’assentiment de la reine de l’île, une république utopique qu’il nomme « Libertalia ». Ses habitants sont appelés Liberi, « dans l’espoir d’effacer les frontières entre nations, Français, Anglais, Hollandais, Africains ». La république de Libertalia fait partie des rêveries primitivistes sur l’ensauvagement du civilisé en rupture avec l’Europe. Elle prend place dans une série de romans anglais qui, de Defoe à Kipling et à Conrad dans Lord Jim, racontent l’épopée d’un Européen devenu roi au bout du monde.

Lise Andries

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Article tiré du site : http://www.ameriquelatine.msh-paris.fr
Rubrique:  Cartes blanches